Nicolás Guillén Landrián: mort et résurrection

NGL

Nicolás Guillén Landrián (au centre de la photo), pendant le tournage d´Ociel del Toa (1965).

Dans les cercles de ceux qui le connaissaient à Cuba et qui avaient complètement perdu sa trace, on s’imaginait que Nicolás Guillén Landrián était mort. En février 2003 – grâce à Alejandro Ríos et Lara Petusky Coger – j’ai appris que le cinéaste vivait à Miami et je l’ai contacté. Nos rencontres ont consisté en un échange de courriers électroniques, et elles n’ont duré que trois petits mois.

Nicolasito ignorait tout du cancer qui allait mettre un terme à son existence, et j’étais pour ma part loin d’imaginer que je ferais un documentaire post mortem sur lui. Mais tout dans sa vie semble avoir été systématiquement ajourné, à l’image de ses films, sortis dans leur grande majorité presque trente ans après avoir été réalisés. Inutile pourtant d’y voir la marque du destin : ce sont plutôt les illustres fonctionnaires de la culture qui en ont décidé ainsi.

En 2002 et 2003, le Festival de jeunes réalisateurs, sous l’égide de l’Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographiques (ICAIC), a diffusé la plupart de ses titres dans le cadre de la section Prix à l’ombre.

Dans le dossier de présentation, il est précisé : “à l’ombre (expression) : sous la protection de / en prison / caché derrière / dans l’ombre / malchanceux / rester caché malgré / mis de côté / réservé.”

La découverte de ces films en a surpris plus d’un, parmi un public pourtant averti. Depuis lors, le nom de Nicolás Guillén Landrián a commencé à circuler. J’imagine qu’un jour, il figurera même dans les catalogues du cinéma cubain.

Voici les trois seules lettres qui sont restées de notre rencontre. Je regrette de n’avoir pas archivé toute la correspondance, ni conservé les dates des courriers, bref, d’avoir vraiment manqué de rigueur.

Première lettre

Cher Manuel,

Les documentaires ou plutôt les titres des documentaires de la liste que tu m’as envoyée sont incomplets. Je ne sais si tu as voulu en faire une synthèse. Les titres sont les suivants : Homenaje a Picasso, El Morro, Un festival deportivo, En un barrio viejo, Ociel del Toa, Retornar a Baracoa, Plenaria campesina, Rita Montaner, Los del baile, Coffea Arábiga, Desde La Habana, 1969, recordar, Taller de línea 18, Un reportaje en el puerto pesquero et Nosotros en el Cuyaguateje, le dernier que j’ai réalisé. Mais je doute qu’il existe des copies de Desde La Habana, 1969, recordar et de Rita Montaner, car il me semble qu’ils n’ont pas été développés, qu’ils en sont restés à l’état de montage d’images et de sons, re-recording (1), tout comme El Son, dont je n’ai même pas pu voir les rushes (2).

J’espère que tu parviendras à faire un film objectif et exemplaire, étant donné le thème.

Cordialement,

Nicolás Guillén Landrián

Deuxième lettre

J’ai oublié Patio arenero et Congos reales car je t’ai répondu trop vite dans mon dernier message d’il y a quelques heures. Je ne ressens aucun malaise sur le plan esthétique par rapport au moindre de mes films. Tous les conflits d’ordre esthétique sont le résultat de conflits conceptuels. Je voulais être un interprète de ma réalité. J’ai toujours flirté avec l’aliénation. Le résultat exact en est chaque film que j’ai été en mesure de terminer.

Je n’avais pas l’intention de faire du cinéma avant la création de l’ICAIC, car je n’avais pas les moyens d’obtenir de résultat satisfaisant. Mais j’avais déjà fait un court-métrage sur Zanja, à La Havane, en compagnie de Françoise Sagan. Il n’a pas été monté. L’une des mécènes de ce film a été ma mère, Adelina Landrián, qui a fourni l’argent nécessaire et a acheté la table de montage – qui n’a pas été utilisée ; l’autre a été la Jeunesse catholique de La Havane.

Je me suis rapproché de l’ICAIC parce que je n’avais aucune perspective professionnelle dans les années 1960. Là, j’ai cherché du travail et on m’en a donné. J’ai commencé en tant qu’assistant de production, et au bout de quelques années j’ai été nommé responsable des courts-métrages.

Ma formation – fondée sur l’œuvre d’autres réalisateurs de l’École documentaire comme Alberto Roldán, Fernando Villaverde – m’a conduit à choisir des sujets immédiats et plausibles. C’est pour cela que tous mes documentaires ont été ensuite mis à l’écart.

J’ai été humilié et proscrit durant tout mon séjour à l’ICAIC, et mon cinéma a été censuré à cause de mon comportement social, comme ils disaient.

Joris Ivens et Theodor Christensen m’ont permis de découvrir un langage approprié et qualitativement supérieur, résultant d’une pratique cinématographique propre à chacun d’eux. J’ai beaucoup appris avec eux : surtout, à être bienveillant envers les gens, à me comporter avec bienveillance.

Je ne possède pas de copie de Los del baile, de Nosotros en el Cuyaguateje, de Plenaria campesina, de Un festival deportivo et de Congos reales non plus.

Cordialement,

Nicolás Guillén Landrián

Troisième lettre

Peux-tu t’imaginer ce qu’a signifié pour moi le fait de me retrouver du jour au lendemain dans les geôles de Villa Marista ? (3) C’était selon eux la conséquence de l’identification de mes conflits idéologiques, à moi qui venais d’obtenir l’Épi d’Or (4) avec Ociel del Toa.

Et ça n’est pas tout. Ils m’ont envoyé dans une ferme pendant deux ans ; une ferme destinée au personnel dirigeant qui faisait preuve de mauvaise conduite. C’est là que la schizophrénie a recommencé, mais de façon plus aiguë, ce qui m’a conduit à recevoir un traitement psychiatrique des médecins de la prison. Ils ont préconisé que l’on m’envoie dans un centre où je pourrais être traité adéquatement. Ensuite, on m’a mis dans un avion, pieds nus, avec l’uniforme de la ferme et sur les épaules une veste à rayures que j’aimais beaucoup.

J’ai été conduit de Gerone à La Havane, où j’ai été enfermé à l’Hôpital psychiatrique militaire qu’ils avaient là-bas, à Ciudad Libertad. De là, après avoir été suivi par un psychiatre argentin, j’ai été assigné à résidence chez mes parents, pour finir d’y purger la peine qui m’a été infligée sans le moindre jugement préalable, suite à la décision d’un tribunal militaire.

Ensuite, j’ai été réintégré à l’ICAIC, et l’ICAIC m’a chargé de réaliser un film didactique sur la récolte du café, étant donné que les opérations d’exploitation du café commençaient à Cuba justement au cours de ces années où j’étais sorti de cette prison où on m’avait enfermé pour mauvaise conduite chez un cadre de la Révolution. Donc je me suis mis immédiatement à faire un gentil documentaire – de divulgation plutôt que proprement didactique, bien qu’il soit didactique aussi – sur tout ce qui avait eu à voir avec le café et le contexte dans lequel on m’avait demandé de faire Coffea Arábiga.

Et après Coffea Arábiga est apparue la folie (5). Je ne parvenais pas à relier de façon logique, dans des images cinématographiques pour moi, l’urgence des années 1960.

Le paradoxe, c’est que je ne me situais pas dans un authentique affrontement politique, mais plutôt dans un consentement muet et complice avec tout ce désastre. Je vous l’ai dit, mon cher, la folie.
Mon dernier re-recording a été un documentaire que j’ai intitulé Nosotros en el Cuyaguateje. J’ai vécu dans l’ostracisme pendant soixante-quatre ans : depuis que j’ai atteint l’âge de raison. Au sens propre.

Tu te rends compte que je n’ai jamais pu me rendre dans les festivals internationaux où concouraient mes films parce que personne ne pensait parmi les dirigeants de l’ICAIC que j’étais à même de représenter le cinéma cubain, puisque quelqu’un s’était risqué à qualifier – à ce qu’il paraît – mon cinéma de cinéma digne d’un afrancesado (6). C’est ce qui s’est passé avec En un barrio viejo, et tous les responsables, morts de peur, ont acquiescé.

En un barrio viejo a été remarqué à Cracovie, en Pologne, où il a obtenu une mention du jury, et le prix de la première œuvre à Tours, en France (7). Ainsi, j’ai bien mal commencé, et mal fini, dans l’Industrie du cinéma cubain. Et, parce que j’en ai personnellement souffert, je pense le plus grand mal de l’ostracisme.

Amitiés de Nicolás Guillén Landrián

Mu par le plaisir que m’ont procuré ses films, j’ai commencé à cartographier sa trajectoire filmique, avec l’aide de Guillén Landrián lui-même, ce grand absent des publications et des catalogues consacrés au cinéma, mais aussi grand inconnu au bataillon chez quelques spécialistes étrangers : Michael Chanan, dans The Cuban Image (8), ne mentionne même pas le nom du plus maudit des cinéastes cubains, pas plus qu’il ne le fait quelques dizaines d’années plus tard lorsqu’il réédite le volume sous le titre Cuban Cinema (9). Il est particulièrement étonnant de constater qu’alors même que la Cinémathèque de Cuba possède les références des 18 documentaires de cet auteur, les spécialistes du cinéma ont bien pris garde de ne jamais mentionner ce nom.

Avant le dégel, le seul à avoir osé rendre justice à sa valeur cinématographique a été José Antonio Évora, qui l’a fait, suprême blasphème, dans un article intitulé “Santiago Álvarez et le documentaire”, publié dans le livre Le Cinéma cubain : “Si l’on venait à me demander quel est selon moi le meilleur documentaire sorti des laboratories de l’ICAIC durant ces trente ans, je choisirais sûrement Coffea Arábiga de Nicolás Guillén Landrián. Voilà une œuvre faite sur commande –sur la culture du café- dans laquelle le réalisateur a subordonné le sujet à son désir de faire une radiographie de l’esprit national enflammé par l’agitation révolutionnaire, autant dire un exact portrait du pays.”(10)

L’affirmation d’Évora ne laisse aucune place au doute, et amorce une remise en question du canon qui s’est imposé dans l’historiographie du cinéma cubain. En 2007, conscient d’avoir été le porte-parole de cette histoire officielle, Michael Chanan reconnaît : “L’histoire la plus lamentable, que je mentionne ici pour réparer son absence dans mon livre sur le cinéma cubain, a été celle de Nicolás Guillén Landrián, qui avait déjà fait dix films avant de réaliser Café Arábica [sic] en 1968 ; et ce cinéaste, c’est malheureux à dire, a ensuite été victime d’une maladie mentale. Landrián a puisé son esthétique dans le style de montage d’Álvarez, mais il lui a donné une inflexion plus personnelle, à la fois empreinte de lyrisme et quelque peu étrange.” (11)

Mais ce que Chanan ignore également, c’est que sur le plan du montage cinématographique, ce n’est pas Álvarez mais bien Guillén Landrián qui avait une longueur d’avance, et que ce dernier a appris directement de Joris Ivens et Theodor Christensen, ses maîtres.

À peine intégré aux effectifs de l’Institut du cinéma, en 1961, il commence à travailler en tant qu’assistant à la réalisation et à la production, et il réalise, avec des images d’archives, un court-métrage documentaire qu’il intitule Homenaje a Picasso, film aujourd’hui disparu tout comme Congos reales et Patio arenero (tous réalisés en 1962). Nicolasito avait la réputation d’être le genre de réalisateur capable de s’approprier la Moviola, au point d’indiquer lui-même à son monteur le photogramme exact qu’il voulait pour faire un raccord, et de le rendre fou avec les requêtes les plus irrévérencieuses et insolites. Comme trait distinctif de son premier cinéma, il reste ses marques de fabrique : la subtilité, la poésie et le plaisir esthétique, autant d’éléments susceptibles de faire de l’ombre au cinéma de Santiago Álvarez, qui a été surnommé, selon l’histoire canonique du cinéma cubain, le plus important cinéaste documentaire cubain.

Dans la mesure où il a justement été le plus grand propagandiste de la Révolution, pouvant de ce fait compter sur toutes les ressources que l’État a mis à sa disposition, peut-être serait-il plus pertinent de désigner Álvarez comme un habile artisan que comme un auteur personnel (à part pour quelques-uns de ses titres comme Ciclón, Hanoi Martes 13, LBJ et 79 primaveras). Car s’il est quelque chose qu’il fuit comme la peste, c’est bien la subtilité et la poésie : son cinéma est clairement politique, direct, avec des bons et des méchants, et – comme dans tout conte de fées – un méchant qui est toujours le même, l’impérialisme yankee, contre des bons, les révolutionnaires où qu’ils soient dans le monde.

Dans ce cinéma de propagande, pétri de clichés, il n’y a pas le moindre espace pour le plaisir, fût-il esthétique : il existe certes une forme d’unité, mais sur le plan du contenu. Álvarez, qui sait tout, nous fait la leçon ; Nicolasito, toujours en proie au doute, nous révèle la réalité.

En un barrio viejo (1963), c’est l’image faite poésie, un portrait de la Vieille Havane, d’une ville qui semble plongée dans l’après-guerre. Et s’il fallait trouver un point de comparaison pour ce court-métrage, ce serait un certain minimalisme, car le réalisateur a choisi de poser son regard sur l’essentiel, sur l’être humain et son cadre de vie, ou du moins sur sa réalité immédiate, tout comme l’avait fait Ivens avec Regen (Pluie, 1929), portrait d’Amsterdam un jour de pluie.

Parmi les témoins privilégiés de “la première projection de la première copie” de En un barrio viejo se trouve le réalisateur de documentaires brésilien Gerardo Sarno, qui décrivait Guillén Landrián comme un homme “au visage grand et rond comme la pleine lune, au sourire facile, lumineux, et toujours très gentil et disponible même envers un apprenti cinéaste” (12). Mais il semble qu’un seul commentaire du Líder Máximo (13) ait suffi pour cataloguer ce court-métrage comme celui “d’un afrancesado” (14), et “tous les responsables, morts de peur, ont acquiescé”, comme me l’a écrit Nicolasito. L’un de ces responsables était Julio García Espinosa, pour qui “le documentaire, pourtant, perd de sa force en s’accrochant à cette espèce de perspective nostalgique sur les vieux quartiers, semblable à celle des touristes d’antan qui nourrissaient leur sensibilité en contemplant l’aspect délabré, pauvre, et surtout figé dans le temps, des bohíos (15) de la campagne” (16).

À l’inverse, Sarno a l’impression d’être le témoin du “mystère qui entoure l’éclosion d’un nouvel artiste, l’apparition parmi les hommes, par exemple, d’un nouveau regard, d’une nouvelle façon de voir ; qui nous appartient à tous mais dont nous ne disposions pas auparavant ; que nous venons de découvrir et à laquelle nous nous identifions une fois que nous en avons pris connaissance, mais qui nous semble familière depuis toujours ; telle est l’épiphanie de l’image et du regard qu’incarne Nicolazito [sic]” (17).

Voilà qui rend compte de la subtilité du langage cinématographique dans l’enchaînement des séquences à travers l’utilisation des sons et du silence qui accompagnent une jeune fille qui regarde depuis une terrasse, au cours d’une journée paisible, un dimanche sans doute ; de là nous passons au bruit des talons de miliciens en marche sur le bitume, puis à la rumba et à des personnages en train de parier au jeu des dominos. Une caméra à l’épaule, qui semble être le relais du regard d’un être désorienté, nous conduit d’un café et de sa faune à un cinéma de quartier, où se trouve projeté Umberto D, de Vittorio de Sica, dont le film de Guillén Landrián nous montre l’une des scènes les plus déconcertantes et les plus tristes que j’ai jamais vues : “Aurons-nous la guerre ?”, prononcé en italien, est le seul dialogue que l’on pourra entendre au cours des neuf minutes que dure le documentaire. Avec cette citation, le réalisateur cubain paraît céder au néoréalisme ; mais il est aussi proche de l’esthétique du cinéma vérité, avec cette caméra qui refuse de se rendre invisible, ces enfants en train de jouer ou ce vendeur ambulant qui n’arrêtent pas de regarder l’objectif, parce que le réalisateur leur a certainement demandé de le faire, car pour lui cette attitude n’est nullement sacrilège : les voir nous regarder est la seule chance que nous ayons de vraiment les découvrir.

“L’image était plus importante que la parole en soi. Ce qui m’intéressait, c’était d’élaborer l’image à travers un langage nouveau, un langage original, intéressant pour le spectateur.” (18) Je suis persuadé que, parce qu’il était obsédé par les images, Guillén Landrián a dû penser ou croire à un moment donné que la photographie volait l’âme.

À l’incitation de Theodor Christensen, le réalisateur est allé jusqu’à l’extrémité orientale du pays, dans la zone la plus méconnue de la géographie insulaire. Il est revenu à La Havane avec le matériel qu’il a ensuite utilisé pour ces documentaires qui constituent sa petite et intense trilogie du sous-développement: Ociel del Toa (1965); Reportaje (1966), aussi connu sous le titre Plenaria campesina; et Retornar a Baracoa (1966). Le premier a été le plus chanceux, car il a été diffusé, envoyé à des festivals de cinéma et primé à Valladolid. Les deux autres ont été condamnés à l’oubli des archives cinématographiques. L’idée de Christensen qui consistait à aller chercher des thématiques hors de l’environnement urbain a aussi eu un effet immédiat chez d’autres réalisateurs, car cette époque a aussi été celle de la réalisation de documentaires remarqués comme Por primera vez (1967), d’Octavio Cortázar, et Vaqueros del Cauto (1965), d’Oscar Valdés.

Guillén Landrián, en bon interprète esthète, façonne la réalité à sa manière. Chacun sait qu’aucune réalité n’est en soi porteuse de poésie, car toute réalité est crue, incommensurable. Avec ces titres, le réalisateur s’éloigne du cinéma de pure observation pour laisser place à une expérimentation plus perspicace, et il apparaît même capable d’inciter ou de provoquer les événements. À cause de la bureaucratie régnant sur l’ICAIC, qui oblige les réalisateurs de cinéma documentaire à soumettre un scénario à l’approbation de l’institution, et étant donné que le free cinema, et avec lui tout ce qui relevait d’un cinéma spontané ou indépendant, a été condamné, Guillén Landrián a dû imaginer avec précision ce qu’il allait filmer. Ce qui se profilait déjà dans En un barrio viejo acquiert dans la trilogie une présence accrue : le cinéaste ne se contente plus de suggérer aux personnes filmées qu’elles regardent la caméra, il se met à agir sur le réel. Sans que l’on s’en rende compte, les personnes représentées ne sont plus seulement en train de poser, mais de jouer. Le cinéaste ne se contente plus de la simple contemplation, il commence à faire preuve de préoccupations existentielles qu’il nous représente sous la forme de thèmes antithétiques ou dialectiques : vie/mort, athéisme/religion, immobilité/changement, passé/présent.

Fasciné par la beauté qui se dégage de son œuvre, j’ai entrepris en 2003 un voyage vers cette région que Guillén Landrián avait si magistralement représentée presque trente ans auparavant. Le fait de pouvoir rencontrer les protagonistes de ses documentaires m’a permis de comprendre des aspects de son cinéma que je n’aurais jamais pu déchiffrer en tant que simple spectateur : Guillén Landrián a fait croire aux personnes filmées qu’elles étaient des acteurs, et a obtenu qu’elles interprètent des scènes oniriques. Dans Ociel del Toa, épigramme sur la vie d’un adolescent au bord de la rivière Toa, il introduit une double dimension, idyllique et terrestre.

“Je faisais tout ce qu’on me disait de faire. Comme ça, il me racontait que j’étais une personne très naturelle, vous voyez, à qui il n’y avait pas besoin de répéter les choses. Il m’a dit que j’allais me retrouver boursier à La Havane, et qu’ensuite je serais acteur de cinéma. Oui, c’est bien ça, acteur de cinéma” (19), explique Ociel Romero Labañino, ce jeune garçon naïf devenu aujourd’hui adulte, et que Guillén Landrián a saisi dans son quotidien. Il s’est lui-même considéré comme un acteur parce que le réalisateur lui avait fait croire qu’il en était un. S’agissant d’un documentaire filmé en 35 mm, il pouvait s’avérer très onéreux de faire plusieurs prises d’une même scène, et même de tenter d’obtenir de la spontanéité. C’est pourquoi chaque plan était minutieusement étudié avant d’être filmé, et certaines scènes, comme celle de l’enterrement final, élaborées comme s’il s’agissait de fiction.

L’on peut considérer Ociel del Toa comme une grande métaphore sur la mort, ou comme le portrait d’un changement. La barque qui apparaît dès le début, et les visages de ceux qui la conduisent, tristes ou gênés, devraient nous rappeler que nous allons tous vers l’Hadès, un territoire vierge, oublié. Et dans un bel unisson, le documentaire se transforme en une métaphore sur la vie. Pour que l’on comprenne la façon de parler et de penser des personnages filmés, le réalisateur pallie l’absence d’interviews par des intertitres qui deviennent à leur tour poésie.

“Avez-vous vu la mort ?”, demande un carton, qui va au-delà des mots. Et Ociel répond que non, jamais, que la mort ne peut être vue, ni touchée, ni entendue. L’obsession du cinéaste face à la mort – à nouveau symbolique – réapparaît dans Reportaje, un documentaire sur une assemblée générale de paysans ayant décidé de liquider l’ignorance, matérialisée par un grand bonhomme en tissu qu’ils portent comme un étendard avant d’y mettre le feu. Au moment où se déroule la réunion, le montage sert à donner du relief à la scène : d’une part, on voit les visages de ceux qui attendent sans comprendre grand-chose, les paysans, et d’autre part apparaissent des images de Fidel, Martí et Lénine. Le film se termine par une fête, des danses, sorte de point culminant énigmatique : il suffit pour s’en convaincre de se rappeler cette paysanne qui a décidé de ne pas cesser de nous pointer du regard. Telle a été la leçon magistrale délivrée par Nicolasito sur l’art d’aborder le genre du reportage pour mieux le trahir.

Dans le même temps, avec Retornar a Baracoa, il nous offre un portrait de la première ville fondée à Cuba, un endroit toujours en marge de la géographie cubaine, dépourvu de communication terrestre avec le reste du pays. Cette fois, la vision des personnes filmées est moins romantique, et l’auteur fait délibérément face aux problèmes sociaux dont souffrent les habitants de cette ville : pauvreté, immobilisme, fatalité. Pour la première fois dans son œuvre cinématographique, le réalisateur a recours au son direct, aux interviews et au photomontage. Il s’aventure même à utiliser une formule de Fidel Castro en forme de calembour, que l’on entend à travers un haut-parleur, où le leader invite les jeunes à maintenir l’esprit révolutionnaire, et la Révolution à ne pas perdre son esprit juvénile. À la fin du documentaire apparaît une affiche : “Baracoa est une prison avec jardin.” La messe est dite.

Si Christensen et Ivens ont eu une influence sur Guillén Landrián, ça n’est pas sur le plan de l’engagement politique, car on n’en trouve nulle trace dans leur cinéma. Christensen, qui avait déjà tourné à Cuba un documentaire à vocation propagandiste, Ella (1964), a été invité deux ans plus tard à visionner la production documentaire de l’ICAIC, dont il disait : “Dans une évaluation ordinaire, pratique, mais jamais infaillible des films, on utilise les catégories non diffusable, diffusable et acceptable pour les films de médiocre qualité. Il est surprenant que, sur plus de quarante films au total, la moitié fasse partie de ces catégories. La quantité de talents et les possibilités de création sont telles qu’il devrait y avoir moins de films dans ces catégories, regroupant des films qui ne sont pas nécessairement mauvais mais le plus souvent sans intérêt.” Tout en lui reconnaissant des qualités artistiques, il affirme voir dans Los del baile “à la fois le goût et le mauvais goût de bien des gens : le film est gai et humoristique, mais il ne conduit le spectateur nulle part – pas même à une interrogation ou à une sensation définie –, il se termine et c’est tout. La majeure partie des films de ce groupe sont d’un autre genre, ou, plutôt, de deux genres différents. Le premier est le genre sans intérêt. Ou bien le cinéaste reste indifférent au sujet qu’il traite, ou, en tout cas, le spectateur y est lui-même indifférent” (20).

Dans son texte, le Danois fait l’éloge de Ociel del Toa, où “la fluidité des images de la nature et des êtres humains allume la flamme de l’imagination dans une structure qui est d’autant plus réelle qu’elle provient du lieu du tournage lui-même ; c’est la – ou une – histoire typique de l’endroit” (21). Mais il ne mentionne pas le visionnage de Reportaje ni de Retornar a Baracoa. Son hostilité à toute forme de stigmatisation étant bien connue, il n’estime pas impossible que cela existe dans le cinéma cubain. L’ostracisme commençait à prendre corps dans la vie de Guillén Landrián.

Pour certains mortels, rien n’est plus inutile qu’un artiste ; pour moi, ce serait plutôt ce que l’on appelle la science psychiatrique. Je suis allé chercher Surveiller et punir de Michel Foucault pour trouver des explications à mon point de vue ; j’ai revu ce chef-d’œuvre du documentaire, Titicut Follies (1967), de Frederick Wiseman, pour être frappé par les scènes effrayantes représentant les fous et leurs gardiens. Les électrochocs sont dans mon esprit une manière cruelle d’annuler le moi. Et au moment où la Révolution cubaine a justement commencé à s’adonner à cette pratique, à l’annulation sociale du moi, au moment de l’euphorie la plus collective, après l’invasion de la Baie des Cochons et alors que la sempiternelle menace de guerre s’était enfin réalisée, tout comme étaient apparus les camps de concentration, dans les Unités militaires d’aide à la production (1965-1968), à ce moment donc, précisément en 1966, Nicolasito Guillén, sous prétexte d’inconformité idéologique, a été condamné pour “mauvaise conduite” et envoyé dans une espèce de prison, pour travailler dans un élevage de poulets sur l’île de la Jeunesse. Condamné à deux années, dont il n’a purgé que la première, Gretel Alfonso, sa dernière épouse, raconte : “[…] on l’a mis à distribuer du grain dans une ferme pour cadres, ou quelque chose dans ce genre. Il est devenu fou, et il a arrosé les poules d’essence. Il dit qu’il a subitement eu l’impression que les poules lui disaient : Nicolás, Nicolás, Nicolás. Ces poules toutes blanches, horribles. Il déteste cet animal. Il a horreur des coqs et de tout ce qui leur ressemble. Tu as remarqué que dans ce film, Ociel del Toa, le coq représente la mort ? Le vieux avec cette tête de poulet, c’est la mort. Pas vrai ? Et il n’aime pas cet animal, ni sa façon de regarder, ni rien du tout.” (22)

Après avoir mis le feu à cette ferme orwellienne, peut-être aussi parce qu’il incarnait le terme orwellien de “non-personne”, que la plume de Virgilio Piñera a transformé en “mort vivant”, peut-être parce qu’il a voulu se révolter contre le non-être, Nicolasito Guillén Landrián, auparavant si “prompt à sourire” et désormais complètement déséquilibré, a été envoyé dans un hôpital militaire et soumis à la méthode la plus simple pour obtenir l’annulation du moi, celle des électrochocs.

Certains intellectuels cubains se prenant pour des procureurs, qu’ils soient de l’intérieur ou de l’extérieur de l’île, ont tendance à justifier les malheurs des autres avec cette excuse facile qui consiste à dire “il l’a bien cherché”. C’est ce que j’ai entendu en faisant des recherches pour mes documentaires sur Guillén Landrián (Café con leche, 2003) et Reinaldo Arenas (Seres extravagantes, 2004), bons représentants des efforts déployés par le pouvoir pour les réduire à néant. Dans le cas de Guillén Landrián, on a dit qu’il était drogué, impliqué dans des trafics de diverses marchandises, de soi-disant escroqueries, des tentatives de sortir illégalement du pays, et même des projets d’attentat contre le Commandant en chef. Dans un pays où une conduite donnée peut être qualifiée de prédélinquante – ce qui explique pourquoi n’importe quel juge peut prononcer des peines de prison, sans que le moindre délit ait été constaté –, il est aisé de comprendre pourquoi Guillén Landrián s’est retrouvé, à plusieurs reprises, en prison. Ce qui reste quelque peu obscur, c’est la raison pour laquelle en 1968 il a été de nouveau admis dans cet Institut du cinéma. Avant qu’il ne se retrouve intégré au Département de documentaires scientifico-populaires, trois projets avaient déjà été refusés au cinéaste, et on l’avait empêché de terminer un documentaire sur l’une des plus grandes voix de la chanson populaire cubaine, Rita Montaner (1965).

S’est-il agi d’une tentative de la part de l’ICAIC de réparer son erreur ? Les fonctionnaires ont-ils eu conscience des injustices commises ? S’imaginaient-ils que les problèmes de ce maudit nègre avaient été résolus dans une salle de traitements psychiatriques ? En fait, ce ne sont là que des questions rhétoriques, car j’ai eu beau chercher des réponses auprès des anciens dirigeants de l’Institut, je n’en ai jamais obtenu. Après que j’ai remis un questionnaire à Julio García Espinosa, et que j’en ai envoyé un autre à Alfredo Guevara, le premier a appelé le second au téléphone et lui a fait part de sa crainte athée. “Ils veulent ressusciter Nicolasito Guillén”, lui a-t-il dit.

Une fois qu’une personne a été soignée par électrochocs, les psychiatres considèrent que certains symptômes d’amnésie peuvent apparaître, ainsi que d’autres, sur le plan émotionnel. Ce que le cinéaste a vécu allait être à l’origine d’une rupture esthétique avec son cinéma précédent, une rupture qui se manifeste désormais dans un montage moins linéaire, et plus fondé sur les associations, plus intellectuel ; dans un discours formel fondé sur l’apothéose et la totalité ; et dans une froideur qui auparavant lui était étrangère. Si j’ai pu dire que ses premiers films étaient marqués par la poésie, la subtilité et le plaisir esthétique, ces qualificatifs s’avéreront par la suite, globalement, plus étrangers à sa pratique. Le montage linéaire suppose que rien d’étranger au thème ne doit s’infiltrer dans l’œuvre, que les séquences et les raccords sont intégrés dans un récit très naturel. La poésie était l’expression de sa réalité spirituelle. Et le plaisir esthétique surgissait de l’amour de la forme, mais sans que ce dernier ne soit pour autant déterminant. Dans le cinéma réalisé après l’expérience de l’enfermement et des électrochocs, au lieu de mettre en œuvre un montage linéaire, Guillén Landrián préférera un montage intellectuel, si cher à Dziga Vertov et à Serguei Eisenstein ; il sera à l’affût de la laideur et de l’élaboration d’associations, dans une espèce de recherche totale, car il est bien connu que la réalité est complexe, et il recherchera avec froideur, sur le plan formel, l’apothéose et la chute. Y compris la sienne.

Coffea Arábiga (1968) est la première manifestation de cet infléchissement dans son langage ; il s’agit d’un documentaire qui préfigure la postmodernité, et constitue la confirmation de ce qu’a toujours été Cuba, de façon atavique : une plantation géante.

Le film n’a de scientifique que le titre, le nom latin de l’espèce la plus cultivée de café. Il met en revanche en œuvre plusieurs éléments didactiques, à commencer par un ennuyeux rapport de l’ingénieur Bernaza, qui nous apprend comment planter ledit café, et que le réalisateur intègre dans un discours animé où les lettres surgissent, grossissent, et laissent apparaître quelque chose de complètement étranger au message original (“Pour les yankees, une bonne raclée…”) ; mais on trouve aussi des leçons sur la façon de préparer la terre et sur tout le processus qui va de la cueillette des grains jusqu’à la préparation de la boisson.

Le documentaire devait au départ être purement didactique, apprendre au peuple comment cultiver le café, dans le cadre de ce que l’on considérait comme l’épopée du “Cordon de La Havane”. Pour le Fidel Castro agriculteur, le café pouvait tout aussi bien être planté sur les plaines, et les alentours de la capitale étaient un endroit propice et tout cela devait déboucher sur une révolution des pratiques agricoles. “S’il a été héroïque hier de combattre dans la montagne et dans la plaine, aujourd’hui, c’est la transformation de l’agriculture qui est héroïque”, affirme un slogan de l’époque.

De Coffea Arábiga sourd une volonté métadiscursive, parfois manifeste, parfois latente. On y trouve en tout cas plusieurs clins d’œil aux censeurs : Guillén Landrián récupère des scènes de deux de ses films interdits, pour mieux démasquer les staliniens de la culture. Celle de la danse de la fin de Reportaje et le photomontage d’une femme noire qui se peigne en écoutant à la radio un poème mièvre d’un poète local, tiré de Retornar a Baracoa. Les deux séquences sont coupées de façon abrupte pour céder la place à la propagande en vigueur, qui incitait les Cubains à aller planter le café.

L’on trouve un autre documentaire à l’intérieur du documentaire, que Guillén Landrián a réalisé sur la méthode d’enseignement de l’anglais. En fin connaisseur des possibilités qu’offrent la publicité et la radio (le cinéaste avait été présentateur de radio avant de se consacrer au cinéma), il utilise les marques de café pour présenter une méthode d’enseignement de l’anglais. Ainsi, les cafés Tu-py, Pilón et Regil introduisent la leçon d’anglais n° 26, sur Noël.

“Christmas, it is Christmas and he is Santa Claus with his bag of toys. He brings toys for the children” peut-on entendre dans un anglais particulièrement mauvais et lourd, tandis que se succèdent à l’écran des images de misère qui contrastent avec celles de la bourgeoisie cubaine d’avant la Révolution. Au moment où l’on entend le mot “toys”, une explosion retentit.

“– Do you believe in Santa Claus? – Oh, yes, my children believe in him.” Et un milicien apparaît, avec le bras que l’explosion a arraché à un malheureux. Ces images finales sont celles de l’explosion du bateau La Coubre. Un sabotage. Guillén Landrián les extrait de leur contexte, et les utilise à sa guise, sans la moindre sensiblerie. Le milicien avance avec ce bras, le raccord se fait au rythme de la musique stridente, et l’on retourne au milicien qui revient de sa position antérieure. Et à nouveau, une question au spectateur : “Voulez-vous du café Tu-py, Pilón, Regil ?” “Non”, réponse en chœur émanant des personnages aux fusils dressés. Le contrepoint entre la bande-son et la bande-image est si saisissant que cette séquence devrait être considérée comme l’une des plus emblématiques du cinéma cubain.

L’un des moments qui est considéré comme le plus irrévérencieux est celui où l’on voit Fidel Castro monter à une tribune pour prononcer un discours. Au moment où la caméra le filme en gros plan, un fondu enchaîné nous entraîne de la barbe du chef à des caféiers en fleurs. Et la chanson The Fool on the Hill des Beatles, qui ont pendant longtemps été interdits à Cuba, retentit. Tout à la fin du documentaire, le réalisateur réintroduit la chanson. “Un moment, s’il vous plaît”, demande un carton qui barre l’écran. “Et maintenant, pour terminer, Les Beatles”, et l’on entend à nouveau la chanson, qui avait été interrompue avant. Guillén Landrián fait preuve d’une volonté ludique. Il démystifie le signifié originel des images, et lui impose le sien.

Lorsque Tomás Gutiérrez Alea réalise Mémoires du sous-développement (1968), Guillén Landrián, l’un de ses plus proches amis, écrit la première séquence du film “à partir d’une expérience que j’ai vécue pendant le carnaval de La Havane. Mais la direction de l’ICAIC n’a pas permis que Titón me mentionne dans le générique.” (23)

Alors que la foule danse au rythme de “María Teresa, dónde está Teresa…”, un tir retentit, quelqu’un meurt, sans que cela semble le moins du monde perturber les autres. Chez le Cubain, le plaisir l’emporte sur la tragédie, ce même plaisir et ce même orchestre de Pello el Afrokán dont il avait déjà fait le portrait dans Los del baile.

Une autre expérimentation pop, sous forme de journal intime ou d’un carnet de bord allant jusqu’au bout de la folie et de l’apothéose, se trouve dans Desde La Habana, 1969, recordar (1969). Le réalisateur enchaîne des images qui n’ont rien à voir entre elles, comme dans des actualités, et cet ensemble d’événements nous donne sa vision la plus personnelle du monde : on voit une explosion atomique tout en entendant les Beatles ; l’homme qui a marché sur la lune ; les Noirs et le Ku Klux Klan ; les pauvres, les déclassés ; on voit Fidel Castro en train de haranguer les foules ; un appel aux jeunes filles, pour qu’elles participent aux travaux agricoles ; l’assassinat du leader Jesús Menéndez ; l’attaque contre le palais présidentiel et même des notes du journal de Che Guevara, sur le point de mourir.

À propos de ce film, Guillén Landrián a dit : “J’ai voulu faire un cinéma très subjectif, très personnel et expérimental, totalement expérimental, ce qui n’a pas été possible parce que l’on disait que j’étais chaotique. Je commençais déjà à me sentir un peu mal lorsque j’ai commencé ces films, parce que la pression dans laquelle je vivais à La Havane m’a petit à petit rendu fou.” (24)

Peut-être cette folie ou cette absence de retenue lui ont-elles permis d’atteindre ce que d’autres n’ont pas été capables de voir, peut-être l’ont-elle aidé à comprendre la folie ambiante, qu’il a si bien reflétée dans Taller de Línea y 18 (1971), le documentaire qui selon lui a provoqué son expulsion de l’ICAIC. “Dans ce documentaire, j’ai utilisé beaucoup de pistes sonores prises dans l’usine, à plein volume… Des coups de marteau, le bruit d’appareils électroniques, les voix des ouvriers, tout cela, mélangé, s’est avéré insupportable.” (25) Le processus de la fabrication des autobus, et les discussions entre les ouvriers lors des assemblées syndicales, étaient désormais au cœur du regard de Nicolasito. Le résultat en est un film cinglant, où se trouve matérialisée l’atmosphère aliénante de la folie.

Dans le cinéma cubain, personne n’a su se montrer visionnaire et exprimer, avec si peu de moyens, la poésie, comme l’a fait Nicolás Guillén. Peronne n’a su comme lui désacraliser ce qu’on aurait dû considérer comme sacré. Il a posé son regard là où il a pu, ou là où il a voulu. Il a toujours douté, malgré les représailles. Il a fui tout autoritarisme. Voilà ce qu’il a voulu nous laisser.

Manuel Zayas

Traduit de l´espagnol (Cuba) par Julie Amiot-Guillouet

1 En anglais dans le texte original. Traduction : mixage du son.

2 En anglais dans le texte original. Terme utilisé pour désigner la copie positive tirée à partir du négatif original.

3 Siège de la Sécurité de l’État cubain.

4 Premier prix de la Semaine du Cinéma Religieux et des Droits de l’Homme de Valladolid, événement qui a ensuite pris le nom de Semaine Internationale de Cinéma de Valladolid. En 1966, Guillén Landrián a reçu le prix ex aequo avec Ingmar Bergman.

5 En français dans le texte original.

6 NDT : Terme utilisé en Espagne au xviiie siècle pour désigner les Espagnols qui ont prôné l’allégeance aux Français, héritiers des Lumières, dont ils pensaient que la présence en Espagne contribuerait à moderniser le pays. Plutôt instruits, ils ont constitué une forme d’élite intellectuelle. Non exempts d’ambitions personnelles, ils ont aussi pu être considérés comme des traîtres à la patrie, d’où la connotation péjorative associée au terme afrancesado.

7 Suite à une erreur de ma part, dans la première version publiée de ces courriers, j’ai écrit Toulouse au lieu de Tours. Manuel Zayas, “Mi correspondencia con Nicolás Guillén Landrián”, Cubaencuentro.com, Madrid, 22 julio 2005.

8 Michael Chanan, The Cuban Image, Bloomington (Indiana), Indiana University Press, 1985.

9 Michael Chanan, Cuban Cinema, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2004.

10 José Antonio Évora, “Santiago Álvarez et le documentaire” dans Paulo Antonio Paranaguá (Éd.), Le Cinéma cubain, Paris, Centre Pompidou, 1990, p. 130.

11 Michael Chanan, The Politics of Documentary, Londres, British Film Institute, 2007, p.199. (Texte original en anglais. Je traduis)

12 Gerardo Sarno, Glauber Rocha e o Cinema Latino-Americano, Río de Janeiro, Prefeitura da Cidade do Rio de Janeiro, 1995, p. 35. (Texte original en portugais. Je traduis)

13 NDT : Expression utilisée pour désigner Fidel Castro, “chef suprême” de la Révolution cubaine.

14 Voir note 6.

15 NDT : terme utilisé à Cuba pour désigner les modestes chaumières des paysans.

16 Julio García Espinosa, “Nuestro cine documental”, Cine cubano, La Havane, 1964, n° 23-24-25, p. 3-21.

17 Gerardo Sarno, op. cit.

18 Lara Petusky Coger, Alejandro Ríos et Manuel Zayas, “El cine postergado” dans Cubaencuentro.com, Madrid, 22 juillet 2005.

19 Entretien avec l’auteur.

20 Theodor Christensen, “Estructura, imaginación y presencia de la realidad en el documental cubano”, dans Fernández Santos, Francisco et José Martínez (Ed.), Cuba. Una revolución en marcha, Paris, Ruedo Ibérico, 1967, p. 342. (Soulignement de l’auteur)

21 Ibid., p. 345.

22 Entretien avec l’auteur.

23 Extrait non inclus dans El cine postergado, référence précédemment citée.

24 Lara Petusky Coger et al, op. cit.

25 Lara Petusky Coger et al, op. cit.

Paru dans la revue Cinémas d´Amérique Latine, No. 18, 2010, pp. 129-135.

Un pensamiento en “Nicolás Guillén Landrián: mort et résurrection

  1. Muy bueno. Magnífico que pueda rescatarse la voz de Nicolasito, por detrás de esas letras puede escucharse la voz de su mujer, Gretel Alfonso, a quien seguramente fueron dictadas estas cartas y que se encargó de darles forma. No pudieron imaginar mientras vivían homeless en las calles de Miami en los primeros 90, o luego en el pequeño apartamento de la cuartería Centroamérica, no lejos del MDC, que algún día sus obras serían rescatadas y revaloradas. En aquel entonces las vimos un grupo reducido de personas que vivíamos en downtown Miami, en la época en que Nicolás se dedicaba a la pintura por falta de medios para producir cine. Lo interesante es que Nicolás vivió muchos años literalmente en las faldas de una de las instituciones culturales más importantes de la ciudad, a escasos 50 metros de sus recintos académicos, y que absolutamente nadie se dignó echar una ojeada, volver la vista hacia la cuartería, invitarlos a dar una conferencia, una muestra, o un reconocimiento. Hablo de tantos profesores y artistas de esa institución. Luego llegó Alejandro Ríos, recién llegado de Cuba, y comenzó el interés en la obra de Nicolás. Pero la falta de interés en el Miami de esos años, la falta de medios y foros, fue realmente trágica. A veces pienso que todo Wynwood y la escena artística de Midtown Miami en la actualidad, descansa en la presencia de unos adelantados que plantaron sus carpas en esa zona cuando era un peladero: dos de ellos fueron Gretel y Nicolás.

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